L’entre-lieux

Partir en vacances, c’est se frotter à l’ailleurs tout en sachant qu’après deux semaines ou un mois, on va retrouver la vie telle qu’on l’avait laissée. Les vacances se passent dans un espace détaché de la « vraie vie ». On y est tout au plus en sursis.

On reprend le travail, on rentre à la maison. Les bronzages pâlissent, puis le souvenir se cristallise sur des photos radieuses.

On s’offre l’évasion, comme si la vie qu’on a choisie était une prison.

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Quand on décide de partir, un jour, comme ça, et de recommencer ailleurs, un autre jour, il faut accepter d’être toujours dans l’entre-lieux: cet endroit magique où existent simultanément tous les moments précieux, tous les endroits aimés, toutes les amitiés nouées. Ce lieu qui n’a pas de place dans le monde parce qu’il est partout, un peu.

Ce lieu est en moi.

J’habite un lieu intérieur que j’ai créé par petites touches. Où que je sois, il me manquera toujours certaines personnes, certaines choses et certaines musiques.

De Srisaket, il me manque le som tam et le riz gluant. De Bangkok, il me manque le café glacé que l’on boit à la paille dans un sac en plastique transparent. Les marchands de nouilles au bord des rues, aussi. De Moshi, il me manque l’oeil écrasant du Mont Kilimandjaro au bout du chemin de terre. De Nairobi, il me manque l’incroyable fourmillement d’innovation.

Et partout, partout la rencontre des langues qui m’enchantent.

Ce manque est un fait de la vie. Je le fais reculer à coups de petits trésors: une rose des sables de Nefta, un paquet de café lybien, un air de mugithi sur mon ordinateur.

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Je suis à Paris. Je retrouve Paris, plutôt.

La ville m’a tendu les bras mais je ne me suis pas encore laissée aller à son étreinte. Il reste du chemin à parcourir dans ma tête vagabonde.


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Six ans de changement

En 2007, je ne savais que confusément ce que j’allais chercher en Asie du sud-est. L’aventure, sans doute, et le défi de se confronter à une autre dimension d’humanité. Six ans plus tard, on me dit transformée : c’était peut-être cela, le but profond de ces vagabondages d’Asie en Afrique.

Je ne saurais dire précisément ce que mes proches voient en moi de transformé. Je ne crois pas avoir fondamentalement changé: je me suis plutôt révélée.

En partant, j’ai voulu laisser derrière moi le carcan qui enserrait mes rêves dans des boîtes de conserve aux rebords coupants comme une lame de rasoir. J’ai limé, limé, limé avec acharnement le couvercle jusqu’à creuser une ouverture assez grande pour m’y faufiler. J’ai bu par goulées avides le soleil qui entrait. Puis, j’ai pris une profonde inspiration, et j’ai bondi hors de ma boîte de conserve.

A l’atterrissage, j’ai récolté quelques bleus au corps. Je les ai à peine remarqués tant le goût de la découverte m’accaparait. J’ai marché vaillamment sans regarder en arrière, ou si peu : je faisais miennes les histoires que j’avais seulement fantasmées jusqu’à présent.

Le billet d’avion en aller simple pour la Malaisie fut la première goutte à laquelle s’ajoutèrent, tour à tour, d’autres petites gouttes, infimes et transparentes, jusqu’à former un ruisseau qui à présent  chevauche gaiement les roches de la vie. Partir découvrir seule un pays dont je ne connaissais presque rien, aussi loin et sans grandes ressources, c’était à l’époque un acte de défiance, une révolution personnelle.

Dans l’avion de Qatar Airlines, j’ai éprouvé un mélange de jubilation et d’anxiété devant l’inconnu. J’étais comme un enfant qui tourne sur soi-même à toute vitesse, les bras écartés, et tombe par terre en riant aux éclats de voir le monde vaciller. « J’ai la tête qui tourne », dit-on pour exprimer ce sentiment grisant accompagné d’un léger malaise. Depuis, j’ai pris beaucoup d’autres vols mais jamais je n’ai retrouvé une tension aussi aiguë entre excitation et doute.

Chaque choix quotidien, chaque expérience, chaque rencontre et chaque conversation, changent imperceptiblement notre façon d’être au monde.  J’ai longtemps cheminé sans me rendre compte à quel point ma vie d’adulte se forgeait loin de la pression d’un modèle de réussite bien cadré auquel j’avais cru être destinée, de la grande école au brillant poste d’ingénieur.

En six ans, j’ai pris plusieurs nouveaux départs. Ce retour en est un autre et l’aventure qui s’annonce reste encore à écrire.

Un bonjour attendri à la France

Voilà, je suis arrivée en France pour préparer mon retour d’expatriation. J’ai été accueillie hier par une pluie fine et glaçante et aussi par les œillades de deux américaines surexcitées à l’idée de visiter Paris. Elles sont descendues à la station Gare du Nord, avec une fougue de nouvelles venues qui m’a fait sourire malgré moi.

Je loge chez ma sœur à Paris. Ce qui me frappe toujours, plus encore que le froid, c’est le silence des rues. Point d’échoppes criardes, ni de marchés improvisés : tout se passe derrière les murs et on ne parle pas trop, ni trop fort.

Vue depuis l'appartement de ma soeur

Vue depuis l’appartement de ma soeur

J’ai une soudaine envie de déambuler à Montreuil. Ou à Château Rouge. Au lieu de ça, je me prends à papoter avec la boulangère qui me raconte en détail les désagréments de son premier mois de grossesse pendant que mon panini grille derrière elle. Ses mots ont un goût familier.

Dans l’avion, j’étais coincée entre deux types immenses dont les bras débordaient de part et d’autre des accoudoirs, de sorte que j’ai passé mon temps à faire des mouvements d’épaules pour éviter de me frotter à eux. Parfois, un coup de coude bien envoyé s’est avéré nécessaire pour remettre à sa place un bras intempestif.

J’ai quand même réussi à finir « Your Blues Ain’t Mine », sans trop pleurnicher de peur de réveiller mes mastodontes de voisins. A l’aéroport de Dubai où j’étais en transit, je me suis assise en tailleur à côté d’un couple endormi  à même le sol dans des sacs de couchage. Petit lutin malicieux, j’ai laissé l’ouvrage près d’eux en espérant qu’ils le feraient voyager encore un peu.

En guise de réconfort et de barrage mental contre le froid, ma sœur m’a laissé piocher dans les truffes faites maison que nos grandes tantes de Carhaix lui ont envoyé par la Poste pour Noël. Une boule fondante douce et amère sur la langue, j’ai pris le temps de dire un bonjour attendri à la France.

Les truffes de mes grandes tantes

Les truffes de mes grandes tantes

Les petits plaisirs bien de chez nous

Pour me mettre du cœur à l’ouvrage, j’ai décidé de dresser un inventaire de ces petits plaisirs bien de chez nous que je serai heureuse de retrouver et qui me donnent envie de reprendre le chemin de l’Hexagone.

Les cafés

Terrasse de café - Photo de l'utilisateur Flickr Last Avalon sous licence CC BY-NC 2.0

Terrasse de café – Photo de l’utilisateur Flickr Last Avalon sous licence CC BY-NC 2.0

J’aime passionnément la culture du café et je ne m’en cache pas.

Oui, je sais, les garçons de café parisiens sont souvent infects. Et il paraît que les Français raffolent de Starbucks et autres McCafé. Qu’importe! Pour moi, rien ne remplace le charme du café à l’ancienne, avec ou sans terrasse, où l’on sirote un petit noir à toute heure de la journée en dévorant un roman ou un croissant.

Contrairement aux chaînes à l’ambiance standardisée, chaque café a un cachet unique. Tous ne brillent pas par l’inventivité de leur décoration ou l’originalité de leur enseigne (on connaît tous des dizaines de « Café de la gare »…), mais ils recèlent un art de vivre à la Française que je n’ai jamais trouvé ailleurs.

L’architecture

Maisons à colombages de Rennes - Photo de Yasming 13 sous licence CC BY-NC-ND 2.0

Maisons à colombages de Rennes – Photo de Yasming 13 sous licence CC BY-NC-ND 2.0

Je crois que j’ai été intoxiquée par la contemplation de beaux bâtiments depuis mon enfance. Je n’étais pas consciente de ce besoin que j’ai de m’entourer de beauté visuelle jusqu’à ce que Nairobi me happe et me jette cette vérité à la figure. La fadeur de cette ville m’est vite devenue insupportable.

Lors d’un récent voyage en Inde, j’étais émerveillée à chaque coin de rue tant ma soif d’architecture était aiguisée. Je regarde souvent mes photos de Thaïlande pour me replonger dans les paysages urbains de ces deux années.

L’Europe a une sorte de panache architectural dont je ne mesurais pas bien la portée  avant de la quitter. Quand je suis en mal d’inspiration, je m’imagine en train de flâner dans les rues de Paris, de Rennes, de Montpellier, de Toulouse.

La langue française

…qui n’est pas l’apanage de la France, je vous l’accorde.

Multilinguisme - Photo de l'utilisateur Flickr Fredam 83 sous licence CC BY-NC-ND 2.0

Multilinguisme – Photo de l’utilisateur Flickr Fredam 83 sous licence CC BY-NC-ND 2.0

Je n’ai pas de difficulté particulière à apprendre les langues étrangères. D’ailleurs, c’est l’un des côtés stimulants de l’expatriation que de naviguer le quotidien dans une langue autre que la sienne.

Pourtant, j’ai un attachement affectif pour ma langue maternelle. Cela me manque parfois de l’entendre, la parler et la voir se mouvoir au fil du temps. Je me réjouis à l’idée de redécouvrir le Français à travers les nouveaux prismes linguistiques que j’ai accumulés au cours de mes vagabondages.

J’ai envie de renouer avec cette vieille amie, la langue française.

Et vous, quelles sont les choses qui vous arrachent à la nostalgie de vos pays d’adoption ?