Impatriation: comment gérer l’angoisse du retour?

Evacuer l’anxiété liée au retour d’expatriation par l’écriture : est-ce possible ?

Lors d’une tribune où il s’adressait à de jeunes étudiants aspirant à devenir écrivains, Ray Bradbury leur donnait le conseil de dresser une liste de 10 choses qu’ils aiment d’une part et de 10 choses qu’ils détestent d’autre part, puis de prendre chacun de ces sujets comme inspiration pour une histoire.

Il leur suggère aussi de se saisir de leurs peurs et de les « tuer » dans l’exercice de l’écriture en mettant en scène leur défaite. La peur est ainsi exorcisée par le truchement de l’imaginaire.

Angoisse sourde du retour

Alors que les détails pratiques du retour se précisent, et que je m’efforce de conserver intact mon enthousiasme, je me heurte à une angoisse sourde que je suis incapable d’exprimer. Je ne veux pas m’avouer que je doute à nouveau de mes capacités d’adaptation car j’ai peur de me laisser envahir par des pensées paralysantes.

Mon mécanisme de défense consiste à ignorer les obstacles pour les affronter plus sereinement quand ils se présentent. Plus je me prépare à y faire face, moins j’ai confiance en moi.

C’est ce qui est en train de se produire : dans l’intervalle entre la décision du retour en France et sa mise en action, les semaines et les mois se hérissent de ronces. J’ai loisir d’imaginer tous les scénarios possibles, dont les scénarios catastrophe. Et si je tombais dans la dépression ? Et si les études que j’ai choisies ne me plaisaient finalement pas ? Et si je regrettais ma décision ? Et si, et si…

A chacune de ces objections, il y a des réponses rationnelles. Je sais que si je suis un jour confrontée à l’une de ces situations, j’aurai en moi les ressources pour trouver des solutions. Pourtant, l’angoisse est bien là, nichée dans un coin, refusant d’être délogée.

Zigouiller mes peurs

Je repense à ce conseil d’écriture de Ray Bradbury : pourquoi ne pas zigouiller mes peurs puisque j’en ai le pouvoir ?

D’abord, quelles sont mes peurs ? En vrac :

  • Peur de manquer d’argent
  • Peur de l’échec dans les études
  • Peur d’être « bloquée » en France
  • Peur de passer à côté de mes rêves
  • Peur d’être phagocytée par la pression sociale et de perdre de vue mes propres objectifs
  • Peur de la solitude

J’ai le goût de faire ce travail thérapeutique de maîtrise du réel par le biais de l’imaginaire. Les mots seront mon viatique contre les démons qui grouillent là-haut dans ma tête.

***

Voici la vidéo complète en anglais : An evening with Ray Bradbury (2001)

« En raison d’un accident grave de voyageurs… »

Hier j’ai pris le métro. J’allais à une conférence : toute mon énergie mentale se tendait vers ce but. Il ne me restait plus qu’à joindre mon corps à la fête pour que les étincelles se produisent.

En fait d’étincelles, j’ai entendu la voix grésillante qui disait « En raison d’un accident grave de voyageurs, …. ». Vous connaissez la chanson. Ils ne vous disent jamais qu’il s’agit d’un suicide. Les mots font peur. Enfin je ne sais pas.

Il y avait un groupe compact autour du plan de métro sur le quai. Des gens qui juraient, d’autres qui soupiraient d’un air résigné. Moi, j’étais en flottement, bouleversée de penser qu’à quelques centaines de mètres de nous gisait peut-être un corps naufragé.

Une fois dans la rame, j’ai fait l’inventaire des passagers serrés tout autour de moi et puis j’ai adressé une prière silencieuse à la personne dont j’ai connu l’existence et la souffrance à travers cette voix grésillante venant de nulle part. Le cours de ma journée en a été changé.

Le trajet a été long, comme une fleur qui peine à éclore dans la lumière trop crue. Plusieurs minutes à chaque station, des minutes lourdes de chaleur et de soucis.

Je me suis accrochée comme j’ai pu à une barre, coincée entre deux hommes. Je crois qu’ils étaient collègues de travail, d’après les bribes que j’ai glanées de leur conversation. Je ne comprenais pas leur langue mais elle avait une saveur familière qui m’a donné envie de sourire à mon demi-reflet sur la porte.

L’un d’eux me jetait des regards en coin. Il a peut-être compris que je les écoutais. Je me suis laissée porter par leur dialogue tissé de quelques mots français.

A la correspondance, j’ai croisé mes deux voisins de rame dans le tunnel. J’ai voulu le prendre comme un signe et je leur ai parlé, de leur langue, de ces mots un peu étranges mais pas trop qui m’avaient tenue en haleine pendant six stations. Ils ont ri de ma curiosité. Je crois qu’au fond, ils étaient flattés.

J’ai enfin su qu’ils parlaient un lingala mêlé de français, qu’ils étaient congolais, mais ce n’est pas vraiment ce qui importe. Des sourires partagés par des inconnus dans un tunnel du métro parisien, une histoire qui a duré sans doute deux minutes. Voilà ce que je voulais vous raconter aujourd’hui.