Confession

Peur

J’ai au fond de moi une peur qui fut d’un rouge éclatant, à présent flétri et malodorant. Elle me colle à la peau et fredonne à mon oreille des ritournelles diaboliques.

Quand elle a commencé à prendre son emprise, je m’imaginais que ses marques étaient visibles sur tout mon corps. J’avais des envies folles de faire sortir de moi tout le venin qui s’y était immiscé mais ce n’était pas un venin ordinaire : suppurant de chaque pore, il était pourtant invisible aux autres, insaisissable, indestructible. Je me sentais fourmillante de visions incommunicables.

Ensuite, j’ai mis toute ma rage dans l’espoir de la vaincre, cette peur. J’ai cru l’avoir vaincue parfois dans un instant où l’euphorie irradiait mes sens ou dans l’abandon de la première heure du jour, quand le monde n’a pas encore pénétré mon antre. Je l’ai cru aussi en répétant des formules magiques face contre terre pour mieux faire jaillir de mon front la noirceur. La peur alors s’affaiblissait jusqu’à s’éteindre.

Mais la victoire n’était finalement qu’un répit. De plus belle, la peur me dictait ma conduite. Tantôt elle me voulait assise dans le noir à scruter les bruits du dehors sans un souffle, tantôt elle me poussait dans une furie de rires de gorge, liesse triste qui durait autant que la nuit.

Enfin, j’ai dû me rendre à l’évidence : elle était toujours là, cette peur, prête à se hérisser, à m’écorcher vive.

J’ai une grenade dans le cœur. Je la sens, froide et brute. Si je la touche du doigt, elle pourrait tout détruire d’un éclat sourd. Si je ne l’arrache pas, elle va distiller lentement son poison jusqu’à ce que mort s’ensuive.

Entre les deux alternatives, il y a un menu chemin aride fait de petits pas précautionneux. J’espère qu’il mène aux forêts bruissantes que j’aperçois dans le lointain.


Crédit photo : Attribution Mellebe

Impatriation: comment gérer l’angoisse du retour?

Evacuer l’anxiété liée au retour d’expatriation par l’écriture : est-ce possible ?

Lors d’une tribune où il s’adressait à de jeunes étudiants aspirant à devenir écrivains, Ray Bradbury leur donnait le conseil de dresser une liste de 10 choses qu’ils aiment d’une part et de 10 choses qu’ils détestent d’autre part, puis de prendre chacun de ces sujets comme inspiration pour une histoire.

Il leur suggère aussi de se saisir de leurs peurs et de les « tuer » dans l’exercice de l’écriture en mettant en scène leur défaite. La peur est ainsi exorcisée par le truchement de l’imaginaire.

Angoisse sourde du retour

Alors que les détails pratiques du retour se précisent, et que je m’efforce de conserver intact mon enthousiasme, je me heurte à une angoisse sourde que je suis incapable d’exprimer. Je ne veux pas m’avouer que je doute à nouveau de mes capacités d’adaptation car j’ai peur de me laisser envahir par des pensées paralysantes.

Mon mécanisme de défense consiste à ignorer les obstacles pour les affronter plus sereinement quand ils se présentent. Plus je me prépare à y faire face, moins j’ai confiance en moi.

C’est ce qui est en train de se produire : dans l’intervalle entre la décision du retour en France et sa mise en action, les semaines et les mois se hérissent de ronces. J’ai loisir d’imaginer tous les scénarios possibles, dont les scénarios catastrophe. Et si je tombais dans la dépression ? Et si les études que j’ai choisies ne me plaisaient finalement pas ? Et si je regrettais ma décision ? Et si, et si…

A chacune de ces objections, il y a des réponses rationnelles. Je sais que si je suis un jour confrontée à l’une de ces situations, j’aurai en moi les ressources pour trouver des solutions. Pourtant, l’angoisse est bien là, nichée dans un coin, refusant d’être délogée.

Zigouiller mes peurs

Je repense à ce conseil d’écriture de Ray Bradbury : pourquoi ne pas zigouiller mes peurs puisque j’en ai le pouvoir ?

D’abord, quelles sont mes peurs ? En vrac :

  • Peur de manquer d’argent
  • Peur de l’échec dans les études
  • Peur d’être « bloquée » en France
  • Peur de passer à côté de mes rêves
  • Peur d’être phagocytée par la pression sociale et de perdre de vue mes propres objectifs
  • Peur de la solitude

J’ai le goût de faire ce travail thérapeutique de maîtrise du réel par le biais de l’imaginaire. Les mots seront mon viatique contre les démons qui grouillent là-haut dans ma tête.

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Voici la vidéo complète en anglais : An evening with Ray Bradbury (2001)