Une tête tapissée de livres

Petite, je dessinais ma maison idéale. Elle aurait deux ailes reliées par une passerelle de verre frôlant le ciel. A l’intérieur, je trouerais les plafonds de cônes transparents dressés vers les étoiles. Des plantes descendraient en cascade le long de mon bel escalier en colimaçon.

Surtout, il y aurait une pièce magique « tapissée de livres ». J’avais lu cette expression quelque part et elle avait fait mouche tout de suite. Quand je serais grande, j’aurais collectionné tellement de livres que je pourrais en tapisser les murs de haut en bas. Ma maison de rêve aurait une forêt de livres dont je respirerais amoureusement les pages chaque jour.

Devenue grande enfin, je n’ai toujours pas de maison à moi, encore moins ma maison idéale. Quant à collectionner les livres, mes déménagements à répétition m’en ont appris le manque de sagesse. J’ai bien quelques ouvrages qui veillent au grain chez ma mère, passés des cartons à la bibliothèque de son nouvel appartement, mais rien qui puisse assouvir ce rêve d’enfant.

Je n’aurai sans doute jamais une telle bibliothèque à domicile mais ce n’est pas un regret. Ma tête est déjà tapissée de livres. Ça me suffit.

Au lieu de ça, j’ai semé mes livres à tous les vents. Je ne sais pas ce que chacun est devenu, si ceux à qui je les ai confiés les ont à leur tour lus, aimés et partagés. Parfois, j’ai laissé une trace, mon nom, un mot au stylo sur la page de garde. Ces livres qui parcourent le monde partout où je les ai laissés à leur destin, c’est ma bibliothèque éparpillée. Elle est belle ; elle rayonne de part en part.

La nouvelle bibliothèque d'Alexandrie (Egypte)

La nouvelle bibliothèque d’Alexandrie (Egypte)

Si j’ai fait mienne cette collection immatérielle, les rayonnages des bibliothèques publiques et des librairies entretiennent toujours sur moi un charme épouvantable : je passe des journées entières dans les unes et je dépense dans les autres des sommes folles.

C’est une passion invraisemblable dans son exigence. Sans livres, je dépéris. Nourrie depuis mon plus jeune âge des histoires et des mondes nés d’autres imaginaires, je ne supporte pas bien longtemps d’être privée de la compagnie d’êtres de papier.

On me raconte toujours à l’occasion de ces épisodes qui sont entrés dans la légende familiale. Comment mon père me laissait me barbouiller d’encre de journal quand je n’étais encore qu’un bébé. Je m’asseyais dans la corbeille à journaux, occupée le plus sérieusement du monde à déchirer le papier. Je trônais ainsi entre la baie vitrée donnant sur le petit jardin et la modeste bibliothèque de mes parents. Ma mère avait beau soupirer, il était catégorique : je devais continuer à jouir libre de ce premier contact avec l’écrit. Et tant pis si mes doigts étaient noirs d’encre et le sol jonché de bouts de journal.

Je n’avais que 18 mois quand on m’a pour la première fois amenée à la bibliothèque municipale.  C’était à l’époque une mezzanine aménagée au-dessus de la mairie. Ça ne payait pas de mine mais les bénévoles qui officiaient sous ces poutres n’étaient que tendresse et générosité. Ma mère se souvient que, penchée sur les bacs réservés aux enfants, je touchais tous les livres comme pour les apprivoiser. Je m’étais constitué un petit trésor : une pile de livres plus haute que moi dont j’étais bien décidée à défendre l’intégrité à grands cris. Je ne voulais plus quitter mon royaume. J’avais oublié tout le reste. On finit par sortir avec une carte d’abonnement à mon nom et la promesse formelle que les livres n’allaient pas disparaître.

Je me demande ce qui m’inspirait tant d’attachement à un âge où je ne savais pas encore lire et où je ne pouvais deviner ce que contenaient les rayons de cette bibliothèque mansardée. Toujours est-il que ce frisson de plénitude qui me parcourt en entrant dans une pièce pleine de livres est devenu familier. Les mots me font de l’œil depuis leurs couvertures. Que ce soit à Alexandrie, à Kuala Lumpur ou à Rennes, je me sens chez moi parmi eux.

Impatriation: comment gérer l’angoisse du retour?

Evacuer l’anxiété liée au retour d’expatriation par l’écriture : est-ce possible ?

Lors d’une tribune où il s’adressait à de jeunes étudiants aspirant à devenir écrivains, Ray Bradbury leur donnait le conseil de dresser une liste de 10 choses qu’ils aiment d’une part et de 10 choses qu’ils détestent d’autre part, puis de prendre chacun de ces sujets comme inspiration pour une histoire.

Il leur suggère aussi de se saisir de leurs peurs et de les « tuer » dans l’exercice de l’écriture en mettant en scène leur défaite. La peur est ainsi exorcisée par le truchement de l’imaginaire.

Angoisse sourde du retour

Alors que les détails pratiques du retour se précisent, et que je m’efforce de conserver intact mon enthousiasme, je me heurte à une angoisse sourde que je suis incapable d’exprimer. Je ne veux pas m’avouer que je doute à nouveau de mes capacités d’adaptation car j’ai peur de me laisser envahir par des pensées paralysantes.

Mon mécanisme de défense consiste à ignorer les obstacles pour les affronter plus sereinement quand ils se présentent. Plus je me prépare à y faire face, moins j’ai confiance en moi.

C’est ce qui est en train de se produire : dans l’intervalle entre la décision du retour en France et sa mise en action, les semaines et les mois se hérissent de ronces. J’ai loisir d’imaginer tous les scénarios possibles, dont les scénarios catastrophe. Et si je tombais dans la dépression ? Et si les études que j’ai choisies ne me plaisaient finalement pas ? Et si je regrettais ma décision ? Et si, et si…

A chacune de ces objections, il y a des réponses rationnelles. Je sais que si je suis un jour confrontée à l’une de ces situations, j’aurai en moi les ressources pour trouver des solutions. Pourtant, l’angoisse est bien là, nichée dans un coin, refusant d’être délogée.

Zigouiller mes peurs

Je repense à ce conseil d’écriture de Ray Bradbury : pourquoi ne pas zigouiller mes peurs puisque j’en ai le pouvoir ?

D’abord, quelles sont mes peurs ? En vrac :

  • Peur de manquer d’argent
  • Peur de l’échec dans les études
  • Peur d’être « bloquée » en France
  • Peur de passer à côté de mes rêves
  • Peur d’être phagocytée par la pression sociale et de perdre de vue mes propres objectifs
  • Peur de la solitude

J’ai le goût de faire ce travail thérapeutique de maîtrise du réel par le biais de l’imaginaire. Les mots seront mon viatique contre les démons qui grouillent là-haut dans ma tête.

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Voici la vidéo complète en anglais : An evening with Ray Bradbury (2001)