Les incroyables comestibles à Rennes: jardin Saint-Hélier

Jeudi dernier, je me suis lancée dans une activité très surprenante pour une citadine endurcie de mon espèce: du jardinage! Oui, mais pas n’importe quel genre de jardinage…j’étais invitée à un chantier participatif des Incroyables Comestibles au jardin Saint-Hélier de Rennes.

Le jardin Saint-Hélier

Le jardin Saint-Hélier, Rennes.

Jusqu’à présent, mon expérience des travaux agricoles se résumait à cueillir des groseilles dans le jardin de mes grands-parents et à récolter quelques pommes de terre pendant les vacances scolaires. Et encore, cela remonte déjà à quelques années. Autant dire que je ne connais à peine la différence entre un plant de citrouille et un fraisier !

Heureusement, Martine était là pour me donner ses tuyaux de jardinière chevronnée, tandis que Laurent nous expliquait les principes de la permaculture tout en maniant énergiquement pelle et pioche. Patiemment, nous avons rempli les bacs de brindilles, de compost et de terre franche pour préparer le plantage de nos salades et de nos tomates.

Des légumes à partager

Le jardin Saint-Hélier s’insère dans la démarche des Incroyables Comestibles, un mouvement citoyen qui propose aux habitants d’un territoire donné de  produire eux-mêmes de la nourriture, puis de laisser leurs produits en libre accès. Née en Angleterre dans la ville de Tormorden, la vague Incredible Edible n’a de cesse de faire des émules dans le monde entier:

Les Incroyables Comestibles se répandent à grande vitesse aux quatre coins du Monde parce que la méthode fonctionne et qu’elle est simple à réaliser. Si simple que les enfants peuvent le faire, et d’ailleurs, ils aiment le faire : on plante partout où c’est possible, on arrose et on partage.

Le projet rennais n’en est qu’à ses débuts mais les quelques bénévoles qui se réunissent chaque jeudi sont enthousiastes. Il s’agit de partager le bonheur de manger des produits frais et sains sans se ruiner mais aussi de transmettre des savoirs et de se rencontrer pour créer ensemble un espace de convivialité, tout simplement.

Le terrain a été généreusement mis à la disposition des « incroyables jardiniers » par la paroisse de Saint-Hélier. Le Père Paul, qui soutient l’initiative, vient s’enquérir des progrès. Il est un peu sceptique sur l’idée d’inviter les habitants à se servir gratuitement: les gens, en particulier les plus démunis, vont-ils oser venir? Le moment venu, il faudra sans doute aller au devant des passants, comme dans cette vidéo tournée à Paris:

« ça fait du bien de mettre les mains dans la terre »

Occupée à enlever les racines intempestives des bacs nouvellement remplis, Adeline remarque avec un grand sourire que « ça fait du bien de mettre les mains dans la terre ». Ce n’est pas moi qui vais dire le contraire…

Je n’aurais jamais pensé prendre autant de plaisir à jardiner. A vrai dire, l’esprit d’entraide et la patience des personnes impliquées m’ont donné envie de continuer à faire pousser des légumes dans la ville et – pourquoi pas – de cultiver un jour mon propre jardin.

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Déjà, on s’émerveille de voir les premières feuilles poindre sous la paille. Encore quelques mois avant la récolte, avec à la clé l’espoir de faire naître d’autres initiatives d’agriculture urbaine dans le bassin de Rennes.


Pour rejoindre le groupe Facebook des Incroyables Comestibles de Rennes, c’est par ici. Rendez-vous tous les jeudis de 17h à 19h à côté de l’église Saint-Hélier.

Photos sous licence copyleft

L’entre-lieux

Partir en vacances, c’est se frotter à l’ailleurs tout en sachant qu’après deux semaines ou un mois, on va retrouver la vie telle qu’on l’avait laissée. Les vacances se passent dans un espace détaché de la « vraie vie ». On y est tout au plus en sursis.

On reprend le travail, on rentre à la maison. Les bronzages pâlissent, puis le souvenir se cristallise sur des photos radieuses.

On s’offre l’évasion, comme si la vie qu’on a choisie était une prison.

***

Quand on décide de partir, un jour, comme ça, et de recommencer ailleurs, un autre jour, il faut accepter d’être toujours dans l’entre-lieux: cet endroit magique où existent simultanément tous les moments précieux, tous les endroits aimés, toutes les amitiés nouées. Ce lieu qui n’a pas de place dans le monde parce qu’il est partout, un peu.

Ce lieu est en moi.

J’habite un lieu intérieur que j’ai créé par petites touches. Où que je sois, il me manquera toujours certaines personnes, certaines choses et certaines musiques.

De Srisaket, il me manque le som tam et le riz gluant. De Bangkok, il me manque le café glacé que l’on boit à la paille dans un sac en plastique transparent. Les marchands de nouilles au bord des rues, aussi. De Moshi, il me manque l’oeil écrasant du Mont Kilimandjaro au bout du chemin de terre. De Nairobi, il me manque l’incroyable fourmillement d’innovation.

Et partout, partout la rencontre des langues qui m’enchantent.

Ce manque est un fait de la vie. Je le fais reculer à coups de petits trésors: une rose des sables de Nefta, un paquet de café lybien, un air de mugithi sur mon ordinateur.

***

Je suis à Paris. Je retrouve Paris, plutôt.

La ville m’a tendu les bras mais je ne me suis pas encore laissée aller à son étreinte. Il reste du chemin à parcourir dans ma tête vagabonde.


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Bienvenue en France (welcome back)

Mes premières observations:

  • Il fait froid. Non mais, vraiment froid
  • La bibliothèque est fermée le lundi *sigh*
  • « Merci Au Revoir Bonne Journée A Vous De Même » est un refrain qui n’a souvent rien de sincère
  • On me dévisage ici presque autant qu’à Dakar
  • La surenchère dans l’expression des émotions me choque. Des mots comme « horrible » et « atroce » sont lancés à tout bout de champ pour décrire des situations plus que prosaïques.

Une tête tapissée de livres

Petite, je dessinais ma maison idéale. Elle aurait deux ailes reliées par une passerelle de verre frôlant le ciel. A l’intérieur, je trouerais les plafonds de cônes transparents dressés vers les étoiles. Des plantes descendraient en cascade le long de mon bel escalier en colimaçon.

Surtout, il y aurait une pièce magique « tapissée de livres ». J’avais lu cette expression quelque part et elle avait fait mouche tout de suite. Quand je serais grande, j’aurais collectionné tellement de livres que je pourrais en tapisser les murs de haut en bas. Ma maison de rêve aurait une forêt de livres dont je respirerais amoureusement les pages chaque jour.

Devenue grande enfin, je n’ai toujours pas de maison à moi, encore moins ma maison idéale. Quant à collectionner les livres, mes déménagements à répétition m’en ont appris le manque de sagesse. J’ai bien quelques ouvrages qui veillent au grain chez ma mère, passés des cartons à la bibliothèque de son nouvel appartement, mais rien qui puisse assouvir ce rêve d’enfant.

Je n’aurai sans doute jamais une telle bibliothèque à domicile mais ce n’est pas un regret. Ma tête est déjà tapissée de livres. Ça me suffit.

Au lieu de ça, j’ai semé mes livres à tous les vents. Je ne sais pas ce que chacun est devenu, si ceux à qui je les ai confiés les ont à leur tour lus, aimés et partagés. Parfois, j’ai laissé une trace, mon nom, un mot au stylo sur la page de garde. Ces livres qui parcourent le monde partout où je les ai laissés à leur destin, c’est ma bibliothèque éparpillée. Elle est belle ; elle rayonne de part en part.

La nouvelle bibliothèque d'Alexandrie (Egypte)

La nouvelle bibliothèque d’Alexandrie (Egypte)

Si j’ai fait mienne cette collection immatérielle, les rayonnages des bibliothèques publiques et des librairies entretiennent toujours sur moi un charme épouvantable : je passe des journées entières dans les unes et je dépense dans les autres des sommes folles.

C’est une passion invraisemblable dans son exigence. Sans livres, je dépéris. Nourrie depuis mon plus jeune âge des histoires et des mondes nés d’autres imaginaires, je ne supporte pas bien longtemps d’être privée de la compagnie d’êtres de papier.

On me raconte toujours à l’occasion de ces épisodes qui sont entrés dans la légende familiale. Comment mon père me laissait me barbouiller d’encre de journal quand je n’étais encore qu’un bébé. Je m’asseyais dans la corbeille à journaux, occupée le plus sérieusement du monde à déchirer le papier. Je trônais ainsi entre la baie vitrée donnant sur le petit jardin et la modeste bibliothèque de mes parents. Ma mère avait beau soupirer, il était catégorique : je devais continuer à jouir libre de ce premier contact avec l’écrit. Et tant pis si mes doigts étaient noirs d’encre et le sol jonché de bouts de journal.

Je n’avais que 18 mois quand on m’a pour la première fois amenée à la bibliothèque municipale.  C’était à l’époque une mezzanine aménagée au-dessus de la mairie. Ça ne payait pas de mine mais les bénévoles qui officiaient sous ces poutres n’étaient que tendresse et générosité. Ma mère se souvient que, penchée sur les bacs réservés aux enfants, je touchais tous les livres comme pour les apprivoiser. Je m’étais constitué un petit trésor : une pile de livres plus haute que moi dont j’étais bien décidée à défendre l’intégrité à grands cris. Je ne voulais plus quitter mon royaume. J’avais oublié tout le reste. On finit par sortir avec une carte d’abonnement à mon nom et la promesse formelle que les livres n’allaient pas disparaître.

Je me demande ce qui m’inspirait tant d’attachement à un âge où je ne savais pas encore lire et où je ne pouvais deviner ce que contenaient les rayons de cette bibliothèque mansardée. Toujours est-il que ce frisson de plénitude qui me parcourt en entrant dans une pièce pleine de livres est devenu familier. Les mots me font de l’œil depuis leurs couvertures. Que ce soit à Alexandrie, à Kuala Lumpur ou à Rennes, je me sens chez moi parmi eux.

L’aviateur de retour – Saint-Exupéry me surprend

J’ai eu un éclair fulgurant en lisant ce passage dans « Courrier Sud », un roman de Saint-Exupéry :

Les visages de ses amis à peine usés, à peine amincis par deux hivers, par deux étés. Cette femme dans un coin du bar : il la reconnaissait. Le visage à peine fatigué d’avoir servi tant de sourires. Ce barman : le même. Il eut peur d’en être reconnu, comme si cette voix en l’interpellant devait ressusciter en lui un Bernis mort, un Bernis sans ailes, un Bernis qui ne s’était pas évadé.

Dans plusieurs œuvres de Saint-Exupéry, il y a un relent de mépris mêlé de pitié pour les gens bien rangés dans leur vie bourgeoise et satisfaite. Ces réflexions viennent en contrepoint de l’exaltation des aviateurs qui, unissant leur destin à celui de l’aéropostale, embras(s)ent leur humanité.

L’aviation a tant transformé leurs vies que leur « moi » d’avant est bien mort. Pour eux et leurs camarades, sans doute. Mais pour ceux qui l’ont connus auparavant, il y a continuité entre ce Bernis qui venait au bar deux ans plus tôt et celui qui revient aujourd’hui de ses périlleuses expéditions dans le Sahara.

C’est curieux pourtant comme l’homme qui croit avoir fait peau neuve, s’étant anobli en vol, prend peur en se voyant renvoyé à son image d’antan, comme si l’œil du barman avait le pouvoir de faire surgir de sous la veste en cuir le « Bernis mort ». Le rejet de ce personnage qui était lui l’empêche de savourer son retour.

Je comprends tout à fait Bernis quand il détourne le regard du barman et quand il désespère du décalage entre sa terre imaginée et ce qu’il y trouve réellement :

Il avait craint de trouver les choses différentes et voici qu’il souffrait de les découvrir si semblables. Il n’attendait plus des rencontres, des amitiés qu’un ennui vague. De loin on imagine. Les tendresses, au départ, on les abandonne derrière soi avec une morsure au cœur, mais aussi avec un étrange sentiment de trésor enfoui sous terre.

Finalement, il trouvera une harmonie nouvelle à la source qu’est Geneviève, l’aimée, l’amie, la compagne d’enfance et de souvenirs.


Crédit photo: AttributionNoncommercialNo Derivative Works Michele Molinaro

Confession

Peur

J’ai au fond de moi une peur qui fut d’un rouge éclatant, à présent flétri et malodorant. Elle me colle à la peau et fredonne à mon oreille des ritournelles diaboliques.

Quand elle a commencé à prendre son emprise, je m’imaginais que ses marques étaient visibles sur tout mon corps. J’avais des envies folles de faire sortir de moi tout le venin qui s’y était immiscé mais ce n’était pas un venin ordinaire : suppurant de chaque pore, il était pourtant invisible aux autres, insaisissable, indestructible. Je me sentais fourmillante de visions incommunicables.

Ensuite, j’ai mis toute ma rage dans l’espoir de la vaincre, cette peur. J’ai cru l’avoir vaincue parfois dans un instant où l’euphorie irradiait mes sens ou dans l’abandon de la première heure du jour, quand le monde n’a pas encore pénétré mon antre. Je l’ai cru aussi en répétant des formules magiques face contre terre pour mieux faire jaillir de mon front la noirceur. La peur alors s’affaiblissait jusqu’à s’éteindre.

Mais la victoire n’était finalement qu’un répit. De plus belle, la peur me dictait ma conduite. Tantôt elle me voulait assise dans le noir à scruter les bruits du dehors sans un souffle, tantôt elle me poussait dans une furie de rires de gorge, liesse triste qui durait autant que la nuit.

Enfin, j’ai dû me rendre à l’évidence : elle était toujours là, cette peur, prête à se hérisser, à m’écorcher vive.

J’ai une grenade dans le cœur. Je la sens, froide et brute. Si je la touche du doigt, elle pourrait tout détruire d’un éclat sourd. Si je ne l’arrache pas, elle va distiller lentement son poison jusqu’à ce que mort s’ensuive.

Entre les deux alternatives, il y a un menu chemin aride fait de petits pas précautionneux. J’espère qu’il mène aux forêts bruissantes que j’aperçois dans le lointain.


Crédit photo : Attribution Mellebe

Impatriation: comment gérer l’angoisse du retour?

Evacuer l’anxiété liée au retour d’expatriation par l’écriture : est-ce possible ?

Lors d’une tribune où il s’adressait à de jeunes étudiants aspirant à devenir écrivains, Ray Bradbury leur donnait le conseil de dresser une liste de 10 choses qu’ils aiment d’une part et de 10 choses qu’ils détestent d’autre part, puis de prendre chacun de ces sujets comme inspiration pour une histoire.

Il leur suggère aussi de se saisir de leurs peurs et de les « tuer » dans l’exercice de l’écriture en mettant en scène leur défaite. La peur est ainsi exorcisée par le truchement de l’imaginaire.

Angoisse sourde du retour

Alors que les détails pratiques du retour se précisent, et que je m’efforce de conserver intact mon enthousiasme, je me heurte à une angoisse sourde que je suis incapable d’exprimer. Je ne veux pas m’avouer que je doute à nouveau de mes capacités d’adaptation car j’ai peur de me laisser envahir par des pensées paralysantes.

Mon mécanisme de défense consiste à ignorer les obstacles pour les affronter plus sereinement quand ils se présentent. Plus je me prépare à y faire face, moins j’ai confiance en moi.

C’est ce qui est en train de se produire : dans l’intervalle entre la décision du retour en France et sa mise en action, les semaines et les mois se hérissent de ronces. J’ai loisir d’imaginer tous les scénarios possibles, dont les scénarios catastrophe. Et si je tombais dans la dépression ? Et si les études que j’ai choisies ne me plaisaient finalement pas ? Et si je regrettais ma décision ? Et si, et si…

A chacune de ces objections, il y a des réponses rationnelles. Je sais que si je suis un jour confrontée à l’une de ces situations, j’aurai en moi les ressources pour trouver des solutions. Pourtant, l’angoisse est bien là, nichée dans un coin, refusant d’être délogée.

Zigouiller mes peurs

Je repense à ce conseil d’écriture de Ray Bradbury : pourquoi ne pas zigouiller mes peurs puisque j’en ai le pouvoir ?

D’abord, quelles sont mes peurs ? En vrac :

  • Peur de manquer d’argent
  • Peur de l’échec dans les études
  • Peur d’être « bloquée » en France
  • Peur de passer à côté de mes rêves
  • Peur d’être phagocytée par la pression sociale et de perdre de vue mes propres objectifs
  • Peur de la solitude

J’ai le goût de faire ce travail thérapeutique de maîtrise du réel par le biais de l’imaginaire. Les mots seront mon viatique contre les démons qui grouillent là-haut dans ma tête.

***

Voici la vidéo complète en anglais : An evening with Ray Bradbury (2001)

Six ans de changement

En 2007, je ne savais que confusément ce que j’allais chercher en Asie du sud-est. L’aventure, sans doute, et le défi de se confronter à une autre dimension d’humanité. Six ans plus tard, on me dit transformée : c’était peut-être cela, le but profond de ces vagabondages d’Asie en Afrique.

Je ne saurais dire précisément ce que mes proches voient en moi de transformé. Je ne crois pas avoir fondamentalement changé: je me suis plutôt révélée.

En partant, j’ai voulu laisser derrière moi le carcan qui enserrait mes rêves dans des boîtes de conserve aux rebords coupants comme une lame de rasoir. J’ai limé, limé, limé avec acharnement le couvercle jusqu’à creuser une ouverture assez grande pour m’y faufiler. J’ai bu par goulées avides le soleil qui entrait. Puis, j’ai pris une profonde inspiration, et j’ai bondi hors de ma boîte de conserve.

A l’atterrissage, j’ai récolté quelques bleus au corps. Je les ai à peine remarqués tant le goût de la découverte m’accaparait. J’ai marché vaillamment sans regarder en arrière, ou si peu : je faisais miennes les histoires que j’avais seulement fantasmées jusqu’à présent.

Le billet d’avion en aller simple pour la Malaisie fut la première goutte à laquelle s’ajoutèrent, tour à tour, d’autres petites gouttes, infimes et transparentes, jusqu’à former un ruisseau qui à présent  chevauche gaiement les roches de la vie. Partir découvrir seule un pays dont je ne connaissais presque rien, aussi loin et sans grandes ressources, c’était à l’époque un acte de défiance, une révolution personnelle.

Dans l’avion de Qatar Airlines, j’ai éprouvé un mélange de jubilation et d’anxiété devant l’inconnu. J’étais comme un enfant qui tourne sur soi-même à toute vitesse, les bras écartés, et tombe par terre en riant aux éclats de voir le monde vaciller. « J’ai la tête qui tourne », dit-on pour exprimer ce sentiment grisant accompagné d’un léger malaise. Depuis, j’ai pris beaucoup d’autres vols mais jamais je n’ai retrouvé une tension aussi aiguë entre excitation et doute.

Chaque choix quotidien, chaque expérience, chaque rencontre et chaque conversation, changent imperceptiblement notre façon d’être au monde.  J’ai longtemps cheminé sans me rendre compte à quel point ma vie d’adulte se forgeait loin de la pression d’un modèle de réussite bien cadré auquel j’avais cru être destinée, de la grande école au brillant poste d’ingénieur.

En six ans, j’ai pris plusieurs nouveaux départs. Ce retour en est un autre et l’aventure qui s’annonce reste encore à écrire.

Un petit tour et puis reviens…

Le scénario commence à se préciser : début mai, c’est la date officielle de mon retour aux pénates, au bercail, au pays, en France quoi.

Avant un long voyage, je fais souvent une liste des choses à faire en préparation du départ. C’est un peu pareil maintenant, sauf que la destination est familière.

Ma première grande angoisse était de trouver un nid pour y poser mon sac à dos et mes folles ambitions. C’est maintenant chose faite et un peu de pression s’est envolée.

Je me suis dégoté une chambre de bonne qui, bonheur suprême, se trouve en face d’une grande bibliothèque publique. Je sais que je vais devoir gravir chaque jour des escaliers en colimaçon et partager les chiottes avec des voisins plus ou moins grincheux mais je suis sur un petit nuage.

Les mansardes, les entresols et les gargotes parisiennes me font penser aux poètes qui jadis traînaient leurs savates élimées dans ces mêmes escaliers et composaient avec une maigre soupe dans le ventre, fidèles à leur art malgré la misère. Les toits de Paris sont pour moi hantés par les géants illustres et inconnus.

Je rêve d’écouter du tango, de danser sur la pointe des pieds et de m’écrouler ivre sur le petit clic-clac, les yeux fluorescents.

Je rêve d’écrire au petit matin avec une tasse de café amer fumant à mes côtés.

Je rêve de faire d’interminables promenades à pied dans Paris. J’aurai le nez en l’air et le cou tordu à force d’observer les immeubles. Je rencontrerai peut-être sur mon chemin des crottes de chien. Qu’importe!

Je rêve de passer des heures feutrées entre un livre et un carnet de notes. J’aurai mal à la tête mais je serai comblée.

Mon Paris, je veux l’imaginer comme une vieille amie qu’on retrouve après des années, changée mais toujours aussi belle et volubile.

« Je vous encaisse… »

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Je ne crois pas être une puriste de la langue française. Enfin, je me soigne, quoi.

Il en faut beaucoup pour me hérisser le poil mais vraiment très peu pour me faire sourire. Alors, quand un garçon de café me dit sans ciller qu’il veut « m’encaisser », ça gigote dans ma tête.

La première fois que j’ai entendu cette expression après bien longtemps, j’ai dû regarder le pauvre serveur incrédule pendant plusieurs secondes avant de sortir mon porte-monnaie. J’ai failli glousser. D’accord, je n’ai pas seulement failli glousser. Si l’on pouvait glousser sous cape, je vous assure que je l’aurais fait. La prochaine fois, je ne manquerai pas d’y penser.

« Je vais vous encaisser », me dit-on. Et de m’imaginer me contorsionner pour entrer dans le tiroir-caisse. Une autre scène me voit couverte d’un cageot, littéralement encaissée.

😀