Le #FLE c’est #fun !

Les joies du français langue étrangère (ou FLE), ça se partage. Le problème, c’est que pour moi, cette langue n’est pas si étrangère que ça…

CahierJe ne sais pas si je vous l’ai dit – je suis presque sûre que non, en fait – mais je ne suis pas rentrée seule. Oui, je suis rentrée accompagnée. Quelqu’un, un homme, a eu l’audace et la folie de lier sa vie à la mienne. Et vice-versa.

On est donc un couple impatrié – expatrié: quand je rentre, il part.

Je suis censée être le référent de ce pays et parfois, je ne sais plus ce que j’aurais dit ou fait du temps où j’étais encore baignée à 100% dans ma culture d’origine. Il arrive qu’on me regarde de travers quand je fais un faux pas. Il m’arrive aussi d’éviter des situations sociales pour ne pas me confronter à cette gêne: je n’ai pas suivi tous les rebondissements politiques de l’Hexagone ni les films et les auteurs à la mode et mon silence passe sans doute pour un snobisme.

Au café que je fréquente régulièrement, la confusion des accents et des langues me rassure. On y croise des Japonais, des Américains qui parlent impeccablement français et d’autres qui sont soulagés de pouvoir s’exprimer en anglais, des gens de partout et de nulle part à la fois. J’aime bien me perdre dans ce brouhaha et j’aime aussi le drôle de manège qui se joue entre Channa et moi à chaque fois qu’on se parle: anglais cette fois, français plus tard, les deux dans la même phrase, pourquoi pas? On rit du fait que je ne connaissais pas le mot français pour French press.

A la maison avec P., on parle un anglais mâtiné de vocabulaire swahili et maintenant de plus en plus de français (surtout en ce qui concerne la cuisine! Les biscottes, la brioche, à emporter…). Quant à l’accent, on a insensiblement glissé vers un juste milieu: sa façon de parler anglais n’est plus typiquement kenyane, comme n’ont pas manqué de lui faire remarquer quelques amis, et la mienne a évolué aussi, peut-être plus sous l’influence de l’environnement. Toujours est-il que la langue est entre nous un terrain de jeu intime.

Déménager à Paris a changé la donne car les langues en présence ne sont plus les mêmes. L’une d’elles, hégémonique dans l’espace public, n’est pas encore connue de P. Il commence tout juste à apprivoiser les rudiments du français.

Le soir, penché sur ses exercices de grammaire, il est ahuri d’apprendre l’arbitraire répartition des genres des noms. Savoir que l’allemand connaît trois genres n’a pas l’air de le consoler. Pourtant, il prend un malin plaisir à trouver un ressemblance entre semaine et semen (en anglais) et à former des phrases absurdes du type: « Je ne suis pas une crêpe ».

A travers P., je retrouve un peu de la fraîcheur de premiers mois dans un univers étrange où chaque coin de rue est un mystère et où les gens se livrent à des rituels insensés. Ils poussent des « pfff » d’exaspération. Ils se ruent sur les fontaines dès que le soleil pointe le bout de son nez. Ils parlent politique partout et à tout le monde. Et oui, dur de m’avouer que j’en suis aussi…


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Podcast: les retours de voyage

Grâce à Aurélie dite Curieuse Voyageuse, j’ai découvert Voyagecast, un podcast animé par Jonathan (de voyagecast.ch) et Sébastien (de mixcity.fm). La dernière émission s’intéresse au thème des retours de voyage sous forme d’un dialogue entre voyageurs au long cours (compulsifs?).

Les invités réfléchissent notamment à la façon dont chacun négocie la période du retour en fonction des expériences vécues pendant le voyage, du rapport au chez-soi, de l’habitude plus ou moins ancrée du voyage. Le concept de choc culturel inversé, qui veut que les diverses phases d’adaptation à un lieu d’adoption se manifestent aussi lorsque l’on retourne dans son pays d’origine, est examiné étape par étape et confronté à l’expérience de chaque voyageur interrogé.

En écoutant ce podcast, je me suis plusieurs fois mordu les lèvres tant j’avais envie de répondre à mon tour aux questions que se posaient les invités. J’ai donc décidé de participer … en différé et par écrit.

ballerineL’aspect qui m’intéresse particulièrement, c’est le fait de prolonger le voyage en trouvant l’aventure en bas de chez soi ou au bout de la rue.

Etre voyageur dans l’âme, c’est aussi cela: voir chaque instant comme potentiellement aussi extraordinaire que la plus folle excursion à l’autre bout du monde.

Renseigner un touriste qui cherche son chemin dans la ville où l’on habite, c’est partager un moment de voyage avec cette personne. Echanger des recettes dans une épicerie de Château Rouge, c’est rendre hommage aux arts de la table qui sont des traits d’union entre les gens. Lire un panneau bilingue français-breton à Rennes (Roazhon !), c’est un clin d’oeil facétieux au multilinguisme de beaucoup d’entre nous.

D’ailleurs, quand on a tissé des liens sur plusieurs continents, on ne peut plus se représenter le monde comme centré sur un lieu d’appartenance à partir duquel on mesurerait l’éloignement. Je ne parle plus que rarement de l’autre bout du monde car dans ma tête, l’espace familier est un triangle qui englobe la Thaïlande, la France, le Kenya. Il n’y a plus de bout du monde car ma géographie de coeur est comme un océan où flottent des îles reliées par des ponts d’amitié.

Du même coup, le familier peut devenir étrange et l’étrange, familier. Les gens qui aiment passionément voyager évoquent souvent l’état de découverte quasi permanent qu’ils ressentent pendant leurs pérégrinations et l’aspect  compulsif que cela revêt parfois. Sur le chemin du retour, on rêve déjà du prochain départ. Si l’on arrive à conserver l’émerveillement dans des lieux devenus familiers, alors on compense la frustration d’être de retour, de ne plus être grisé par le voyage.

Lire est pour moi depuis toujours un moyen de combler l’écart entre le rêve et le vécu. Il y a bien sûr les récits de voyage mais surtout les oeuvres de fiction que je ramène de tous les endroits où je passe. Par le truchement de l’imaginaire, je touche à des histoires qui me seraient autrement inaccessibles.

Partir pour mieux revenir? Pas si sûr, si l’on en croit les six invités de ce podcast Voyagecast. Il s’agit plutôt d’un changement continu de soi qui passe par la découverte d’autres lieux, d’autres personnes puis par la redécouverte de son propre environnement.


Photos de Marie-Laure Le Guen. Licence CC-BY-3.0.

Cachez ce Pauvre Point que je ne saurais voir!

Ceci n’est pas un énième billet d’humeur raillant les présentations Power Point. Ceci est un billet tout doux qui porte un regard amusé un phénomène bien différent : le Pauvre Point.

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Le chemin de redécouverte de la langue française m’amène à des détours inattendus à travers le contact quotidien avec ces drôles d’oiseaux que sont les Parisiens. Je prends plaisir à écouter les conversations de mes voisins de métro et l’aplomb de la boulangère qui fait du « Au revoir merci bonne journée à vous aussi » une routine faussement guillerette.

Pauvre Point, quand tu nous tiens

Hier, au détour d’une conférence, une expression a fait voltiger mon imagination : Pauvre Point. Je suis sans doute l’une des dernières en France à m’en étonner, un hiatus de plusieurs années aidant. A ma décharge, ce n’est pas vraiment le genre de sujet sur lequel on s’épanche au téléphone avec sa famille à 3 000 km de distance.

La référence à Power Point n’est pas du tout voilée, surtout quand on se rappelle les prononciations aussi charmantes que fantaisistes auxquelles le nom de ce logiciel a donné lieu chez les Français. On peut quand même regretter le manque de musicalité de cette trouvaille: Pauvre Point, ça ne sonne pas très bien à mon oreille. Ce sont deux mots qui ont l’air bien dépité!

Appeler un Power Point, Pauvre Point, c’est un peu de dérision contre l’omniprésence des présentations parfois brillantes, souvent pas. J’y entends aussi un peu de l’esprit de résistance contre l’anglicisation par défaut du vocabulaire informatique.

Réappropriation des mots

Je me suis demandé quelle pouvait être la genèse du Pauvre Point. Un prof qui n’osait plus dire tout haut le fatal « Power Point » de peur de voir s’esclaffer ses élèves, peut-être ? Déformation dans la bouche d’un enfant ? Un meme lancé sur Twitter ? Peu probable que ça provienne d’un académicien, en tout cas.

Le détournement populaire de termes empruntés à l’anglais m’intéresse en tant que processus conscient de réappropriation des mots.

Il y a selon moi une véritable jouissance à créer de nouveaux sens entre les langues. Dans l’exemple de Power Point / Pauvre Point, on conserve la structure en faisant émerger un sens ironique. En renommant le logiciel, on revisite par une boutade les clichés communs de la présentation ratée, ennuyeuse, trop fleurie, pleine de zigouigouis inutiles*.

Puissance Point, Power Nap, Pauvre Point : même combat !


* Voir le deuxième sens 😉

Crédits photos: PaternitéPas d'utilisation commercialePas de modification JellyWatson

L’entre-lieux

Partir en vacances, c’est se frotter à l’ailleurs tout en sachant qu’après deux semaines ou un mois, on va retrouver la vie telle qu’on l’avait laissée. Les vacances se passent dans un espace détaché de la « vraie vie ». On y est tout au plus en sursis.

On reprend le travail, on rentre à la maison. Les bronzages pâlissent, puis le souvenir se cristallise sur des photos radieuses.

On s’offre l’évasion, comme si la vie qu’on a choisie était une prison.

***

Quand on décide de partir, un jour, comme ça, et de recommencer ailleurs, un autre jour, il faut accepter d’être toujours dans l’entre-lieux: cet endroit magique où existent simultanément tous les moments précieux, tous les endroits aimés, toutes les amitiés nouées. Ce lieu qui n’a pas de place dans le monde parce qu’il est partout, un peu.

Ce lieu est en moi.

J’habite un lieu intérieur que j’ai créé par petites touches. Où que je sois, il me manquera toujours certaines personnes, certaines choses et certaines musiques.

De Srisaket, il me manque le som tam et le riz gluant. De Bangkok, il me manque le café glacé que l’on boit à la paille dans un sac en plastique transparent. Les marchands de nouilles au bord des rues, aussi. De Moshi, il me manque l’oeil écrasant du Mont Kilimandjaro au bout du chemin de terre. De Nairobi, il me manque l’incroyable fourmillement d’innovation.

Et partout, partout la rencontre des langues qui m’enchantent.

Ce manque est un fait de la vie. Je le fais reculer à coups de petits trésors: une rose des sables de Nefta, un paquet de café lybien, un air de mugithi sur mon ordinateur.

***

Je suis à Paris. Je retrouve Paris, plutôt.

La ville m’a tendu les bras mais je ne me suis pas encore laissée aller à son étreinte. Il reste du chemin à parcourir dans ma tête vagabonde.


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Bienvenue en France (welcome back)

Mes premières observations:

  • Il fait froid. Non mais, vraiment froid
  • La bibliothèque est fermée le lundi *sigh*
  • « Merci Au Revoir Bonne Journée A Vous De Même » est un refrain qui n’a souvent rien de sincère
  • On me dévisage ici presque autant qu’à Dakar
  • La surenchère dans l’expression des émotions me choque. Des mots comme « horrible » et « atroce » sont lancés à tout bout de champ pour décrire des situations plus que prosaïques.

Confession

Peur

J’ai au fond de moi une peur qui fut d’un rouge éclatant, à présent flétri et malodorant. Elle me colle à la peau et fredonne à mon oreille des ritournelles diaboliques.

Quand elle a commencé à prendre son emprise, je m’imaginais que ses marques étaient visibles sur tout mon corps. J’avais des envies folles de faire sortir de moi tout le venin qui s’y était immiscé mais ce n’était pas un venin ordinaire : suppurant de chaque pore, il était pourtant invisible aux autres, insaisissable, indestructible. Je me sentais fourmillante de visions incommunicables.

Ensuite, j’ai mis toute ma rage dans l’espoir de la vaincre, cette peur. J’ai cru l’avoir vaincue parfois dans un instant où l’euphorie irradiait mes sens ou dans l’abandon de la première heure du jour, quand le monde n’a pas encore pénétré mon antre. Je l’ai cru aussi en répétant des formules magiques face contre terre pour mieux faire jaillir de mon front la noirceur. La peur alors s’affaiblissait jusqu’à s’éteindre.

Mais la victoire n’était finalement qu’un répit. De plus belle, la peur me dictait ma conduite. Tantôt elle me voulait assise dans le noir à scruter les bruits du dehors sans un souffle, tantôt elle me poussait dans une furie de rires de gorge, liesse triste qui durait autant que la nuit.

Enfin, j’ai dû me rendre à l’évidence : elle était toujours là, cette peur, prête à se hérisser, à m’écorcher vive.

J’ai une grenade dans le cœur. Je la sens, froide et brute. Si je la touche du doigt, elle pourrait tout détruire d’un éclat sourd. Si je ne l’arrache pas, elle va distiller lentement son poison jusqu’à ce que mort s’ensuive.

Entre les deux alternatives, il y a un menu chemin aride fait de petits pas précautionneux. J’espère qu’il mène aux forêts bruissantes que j’aperçois dans le lointain.


Crédit photo : Attribution Mellebe

Impatriation: comment gérer l’angoisse du retour?

Evacuer l’anxiété liée au retour d’expatriation par l’écriture : est-ce possible ?

Lors d’une tribune où il s’adressait à de jeunes étudiants aspirant à devenir écrivains, Ray Bradbury leur donnait le conseil de dresser une liste de 10 choses qu’ils aiment d’une part et de 10 choses qu’ils détestent d’autre part, puis de prendre chacun de ces sujets comme inspiration pour une histoire.

Il leur suggère aussi de se saisir de leurs peurs et de les « tuer » dans l’exercice de l’écriture en mettant en scène leur défaite. La peur est ainsi exorcisée par le truchement de l’imaginaire.

Angoisse sourde du retour

Alors que les détails pratiques du retour se précisent, et que je m’efforce de conserver intact mon enthousiasme, je me heurte à une angoisse sourde que je suis incapable d’exprimer. Je ne veux pas m’avouer que je doute à nouveau de mes capacités d’adaptation car j’ai peur de me laisser envahir par des pensées paralysantes.

Mon mécanisme de défense consiste à ignorer les obstacles pour les affronter plus sereinement quand ils se présentent. Plus je me prépare à y faire face, moins j’ai confiance en moi.

C’est ce qui est en train de se produire : dans l’intervalle entre la décision du retour en France et sa mise en action, les semaines et les mois se hérissent de ronces. J’ai loisir d’imaginer tous les scénarios possibles, dont les scénarios catastrophe. Et si je tombais dans la dépression ? Et si les études que j’ai choisies ne me plaisaient finalement pas ? Et si je regrettais ma décision ? Et si, et si…

A chacune de ces objections, il y a des réponses rationnelles. Je sais que si je suis un jour confrontée à l’une de ces situations, j’aurai en moi les ressources pour trouver des solutions. Pourtant, l’angoisse est bien là, nichée dans un coin, refusant d’être délogée.

Zigouiller mes peurs

Je repense à ce conseil d’écriture de Ray Bradbury : pourquoi ne pas zigouiller mes peurs puisque j’en ai le pouvoir ?

D’abord, quelles sont mes peurs ? En vrac :

  • Peur de manquer d’argent
  • Peur de l’échec dans les études
  • Peur d’être « bloquée » en France
  • Peur de passer à côté de mes rêves
  • Peur d’être phagocytée par la pression sociale et de perdre de vue mes propres objectifs
  • Peur de la solitude

J’ai le goût de faire ce travail thérapeutique de maîtrise du réel par le biais de l’imaginaire. Les mots seront mon viatique contre les démons qui grouillent là-haut dans ma tête.

***

Voici la vidéo complète en anglais : An evening with Ray Bradbury (2001)

Six ans de changement

En 2007, je ne savais que confusément ce que j’allais chercher en Asie du sud-est. L’aventure, sans doute, et le défi de se confronter à une autre dimension d’humanité. Six ans plus tard, on me dit transformée : c’était peut-être cela, le but profond de ces vagabondages d’Asie en Afrique.

Je ne saurais dire précisément ce que mes proches voient en moi de transformé. Je ne crois pas avoir fondamentalement changé: je me suis plutôt révélée.

En partant, j’ai voulu laisser derrière moi le carcan qui enserrait mes rêves dans des boîtes de conserve aux rebords coupants comme une lame de rasoir. J’ai limé, limé, limé avec acharnement le couvercle jusqu’à creuser une ouverture assez grande pour m’y faufiler. J’ai bu par goulées avides le soleil qui entrait. Puis, j’ai pris une profonde inspiration, et j’ai bondi hors de ma boîte de conserve.

A l’atterrissage, j’ai récolté quelques bleus au corps. Je les ai à peine remarqués tant le goût de la découverte m’accaparait. J’ai marché vaillamment sans regarder en arrière, ou si peu : je faisais miennes les histoires que j’avais seulement fantasmées jusqu’à présent.

Le billet d’avion en aller simple pour la Malaisie fut la première goutte à laquelle s’ajoutèrent, tour à tour, d’autres petites gouttes, infimes et transparentes, jusqu’à former un ruisseau qui à présent  chevauche gaiement les roches de la vie. Partir découvrir seule un pays dont je ne connaissais presque rien, aussi loin et sans grandes ressources, c’était à l’époque un acte de défiance, une révolution personnelle.

Dans l’avion de Qatar Airlines, j’ai éprouvé un mélange de jubilation et d’anxiété devant l’inconnu. J’étais comme un enfant qui tourne sur soi-même à toute vitesse, les bras écartés, et tombe par terre en riant aux éclats de voir le monde vaciller. « J’ai la tête qui tourne », dit-on pour exprimer ce sentiment grisant accompagné d’un léger malaise. Depuis, j’ai pris beaucoup d’autres vols mais jamais je n’ai retrouvé une tension aussi aiguë entre excitation et doute.

Chaque choix quotidien, chaque expérience, chaque rencontre et chaque conversation, changent imperceptiblement notre façon d’être au monde.  J’ai longtemps cheminé sans me rendre compte à quel point ma vie d’adulte se forgeait loin de la pression d’un modèle de réussite bien cadré auquel j’avais cru être destinée, de la grande école au brillant poste d’ingénieur.

En six ans, j’ai pris plusieurs nouveaux départs. Ce retour en est un autre et l’aventure qui s’annonce reste encore à écrire.

« En raison d’un accident grave de voyageurs… »

Hier j’ai pris le métro. J’allais à une conférence : toute mon énergie mentale se tendait vers ce but. Il ne me restait plus qu’à joindre mon corps à la fête pour que les étincelles se produisent.

En fait d’étincelles, j’ai entendu la voix grésillante qui disait « En raison d’un accident grave de voyageurs, …. ». Vous connaissez la chanson. Ils ne vous disent jamais qu’il s’agit d’un suicide. Les mots font peur. Enfin je ne sais pas.

Il y avait un groupe compact autour du plan de métro sur le quai. Des gens qui juraient, d’autres qui soupiraient d’un air résigné. Moi, j’étais en flottement, bouleversée de penser qu’à quelques centaines de mètres de nous gisait peut-être un corps naufragé.

Une fois dans la rame, j’ai fait l’inventaire des passagers serrés tout autour de moi et puis j’ai adressé une prière silencieuse à la personne dont j’ai connu l’existence et la souffrance à travers cette voix grésillante venant de nulle part. Le cours de ma journée en a été changé.

Le trajet a été long, comme une fleur qui peine à éclore dans la lumière trop crue. Plusieurs minutes à chaque station, des minutes lourdes de chaleur et de soucis.

Je me suis accrochée comme j’ai pu à une barre, coincée entre deux hommes. Je crois qu’ils étaient collègues de travail, d’après les bribes que j’ai glanées de leur conversation. Je ne comprenais pas leur langue mais elle avait une saveur familière qui m’a donné envie de sourire à mon demi-reflet sur la porte.

L’un d’eux me jetait des regards en coin. Il a peut-être compris que je les écoutais. Je me suis laissée porter par leur dialogue tissé de quelques mots français.

A la correspondance, j’ai croisé mes deux voisins de rame dans le tunnel. J’ai voulu le prendre comme un signe et je leur ai parlé, de leur langue, de ces mots un peu étranges mais pas trop qui m’avaient tenue en haleine pendant six stations. Ils ont ri de ma curiosité. Je crois qu’au fond, ils étaient flattés.

J’ai enfin su qu’ils parlaient un lingala mêlé de français, qu’ils étaient congolais, mais ce n’est pas vraiment ce qui importe. Des sourires partagés par des inconnus dans un tunnel du métro parisien, une histoire qui a duré sans doute deux minutes. Voilà ce que je voulais vous raconter aujourd’hui.

L’Ille-et-Vilaine expérimente sa monnaie complémentaire, le Galléco

Je compte me rendre à une projection-débat sur le thème des monnaies complémentaires à Rennes. Si cela vous intéresse aussi, rendez-vous mardi 22 janvier à partir de 12h15 à l’auditorium des Archives Départementales d’Ille-et-Vilaine.

Un Sol Violette

Un Sol Violette

Le Conseil Général d’Ille-et-Vilaine se lance dans l’aventure des monnaies complémentaires avec le Galléco. En phase d’expérimentation cette année, le projet devrait s’étendre à l’ensemble du département dès 2014.

Trop compliqué, pas suffisamment ancré dans les besoins des habitants : en 2006, le Sol n’avait pas réussi à s’implanter à Rennes. Et c’est pourtant en s’inspirant d’un modèle similaire, le Sol Violette de Toulouse cette fois, que le Conseil Général d’Ille-et-Vilaine a décidé de remettre la monnaie complémentaire départementale au goût du jour.

A la charnière de l’esprit gallo et de l’écologie

Le Galléco, dont le nom a été adopté en juillet 2012 suite à une concertation citoyenne, se veut un moyen d’échanger autrement en Ille-et-Vilaine. Dès la phase de conception du projet en 2012, l’esprit de collaboration a été mis en avant pour éviter les écueils du Sol et élaborer une monnaie locale répondant aux préoccupations des parties prenantes, que ce soit les citoyens, les entreprises ou les associations.

L’objectif est de favoriser une réappropriation démocratique de la monnaie par les citoyens sous la forme d’échanges locaux, en particulier au sein d’établissements répondant à certains critères de responsabilité sociale et environnementale. Dynamiser les échanges sur la base de valeurs communes tout en créant un lien social autour du Galléco, telle est l’ambition du Conseil Général, sous la houlette de l’élu socialiste Jean-Yves Praud.

Galop d’essai

Rennes centre, Fougères et Redon sont les trois territoires pilotes choisis pour le lancement partiel du Galléco avant l’introduction progressive de cette monnaie sur l’ensemble du département dès 2014.

Quatre banques partenaires, le Crédit Coopératif, le Crédit Mutuel, le Crédit Agricole et la Caisse d’Epargne, assureront la distribution de Gallécos contre des euros dans certaines de leurs agences. Les prestataires souhaitant s’intégrer au réseau d’échanges en Galléco devront quant à eux respecter un cahier des charges portant sur l’éthique de leurs pratiques.

En octobre dernier, les visiteurs du salon Ille-et-Bio de Guichen (35) avaient testé le système en avant-première en échangeant quelques euros contre des billets à utiliser à la buvette.

Ce fut l’occasion de faire connaître le projet auprès d’un public déjà sensibilisé à l’économie sociale et solidaire, qui devrait constituer un vivier important d’usagers pour le galléco. C’est le cas de @nessyduloch sur Twitter, qui a mis en ligne une photo de son café acheté en monnaie locale !

On en discute !

Projection-débat autour du film documentaire « Sol Violette, l’éclosion d’une monnaie« . Mardi 22 janvier à partir de12h15 à l’auditorium des Archives départementales.

Réunion le jeudi 24 janvier à partir de18h30 au Centre culturel Les Urbanistes.


Crédit photo : Christophe Ducamp sous licence CC BY-NC-SA 2.0.

Article également publié sur Agoravox.