Changement de paradigme

Et si on changeait de paradigme?

Pour illustrer ce qui se passe lors d’un changement de paradigme, l’exemple d’une personne confrontée à la vie dans une autre culture est mis en avant. L’expatriation n’est pas le propos central de la vidéo mais ce passage en particulier [à partir de 1’25] m’a fait sourire:

Imaginez que vous changiez de pays. Tout ce qui est normal, habituel, évident pour vous, est différent ici. Ce n’est pas votre monde traduit dans un autre langage. Non, c’est un autre monde. Pourtant, si vous restez très longtemps, peu à peu c’est l’intérieur même de votre tête qui va changer ! Là aussi, vous opérez un changement de paradigme.

Au bout de combien de temps change-t-on de paradigme en étant au contact d’une autre culture? Peut-on jamais revenir à un ancien paradigme? Combien de fois dans une vie est-il possible de changer de paradigme?

Une tête tapissée de livres

Petite, je dessinais ma maison idéale. Elle aurait deux ailes reliées par une passerelle de verre frôlant le ciel. A l’intérieur, je trouerais les plafonds de cônes transparents dressés vers les étoiles. Des plantes descendraient en cascade le long de mon bel escalier en colimaçon.

Surtout, il y aurait une pièce magique « tapissée de livres ». J’avais lu cette expression quelque part et elle avait fait mouche tout de suite. Quand je serais grande, j’aurais collectionné tellement de livres que je pourrais en tapisser les murs de haut en bas. Ma maison de rêve aurait une forêt de livres dont je respirerais amoureusement les pages chaque jour.

Devenue grande enfin, je n’ai toujours pas de maison à moi, encore moins ma maison idéale. Quant à collectionner les livres, mes déménagements à répétition m’en ont appris le manque de sagesse. J’ai bien quelques ouvrages qui veillent au grain chez ma mère, passés des cartons à la bibliothèque de son nouvel appartement, mais rien qui puisse assouvir ce rêve d’enfant.

Je n’aurai sans doute jamais une telle bibliothèque à domicile mais ce n’est pas un regret. Ma tête est déjà tapissée de livres. Ça me suffit.

Au lieu de ça, j’ai semé mes livres à tous les vents. Je ne sais pas ce que chacun est devenu, si ceux à qui je les ai confiés les ont à leur tour lus, aimés et partagés. Parfois, j’ai laissé une trace, mon nom, un mot au stylo sur la page de garde. Ces livres qui parcourent le monde partout où je les ai laissés à leur destin, c’est ma bibliothèque éparpillée. Elle est belle ; elle rayonne de part en part.

La nouvelle bibliothèque d'Alexandrie (Egypte)

La nouvelle bibliothèque d’Alexandrie (Egypte)

Si j’ai fait mienne cette collection immatérielle, les rayonnages des bibliothèques publiques et des librairies entretiennent toujours sur moi un charme épouvantable : je passe des journées entières dans les unes et je dépense dans les autres des sommes folles.

C’est une passion invraisemblable dans son exigence. Sans livres, je dépéris. Nourrie depuis mon plus jeune âge des histoires et des mondes nés d’autres imaginaires, je ne supporte pas bien longtemps d’être privée de la compagnie d’êtres de papier.

On me raconte toujours à l’occasion de ces épisodes qui sont entrés dans la légende familiale. Comment mon père me laissait me barbouiller d’encre de journal quand je n’étais encore qu’un bébé. Je m’asseyais dans la corbeille à journaux, occupée le plus sérieusement du monde à déchirer le papier. Je trônais ainsi entre la baie vitrée donnant sur le petit jardin et la modeste bibliothèque de mes parents. Ma mère avait beau soupirer, il était catégorique : je devais continuer à jouir libre de ce premier contact avec l’écrit. Et tant pis si mes doigts étaient noirs d’encre et le sol jonché de bouts de journal.

Je n’avais que 18 mois quand on m’a pour la première fois amenée à la bibliothèque municipale.  C’était à l’époque une mezzanine aménagée au-dessus de la mairie. Ça ne payait pas de mine mais les bénévoles qui officiaient sous ces poutres n’étaient que tendresse et générosité. Ma mère se souvient que, penchée sur les bacs réservés aux enfants, je touchais tous les livres comme pour les apprivoiser. Je m’étais constitué un petit trésor : une pile de livres plus haute que moi dont j’étais bien décidée à défendre l’intégrité à grands cris. Je ne voulais plus quitter mon royaume. J’avais oublié tout le reste. On finit par sortir avec une carte d’abonnement à mon nom et la promesse formelle que les livres n’allaient pas disparaître.

Je me demande ce qui m’inspirait tant d’attachement à un âge où je ne savais pas encore lire et où je ne pouvais deviner ce que contenaient les rayons de cette bibliothèque mansardée. Toujours est-il que ce frisson de plénitude qui me parcourt en entrant dans une pièce pleine de livres est devenu familier. Les mots me font de l’œil depuis leurs couvertures. Que ce soit à Alexandrie, à Kuala Lumpur ou à Rennes, je me sens chez moi parmi eux.

L’aviateur de retour – Saint-Exupéry me surprend

J’ai eu un éclair fulgurant en lisant ce passage dans « Courrier Sud », un roman de Saint-Exupéry :

Les visages de ses amis à peine usés, à peine amincis par deux hivers, par deux étés. Cette femme dans un coin du bar : il la reconnaissait. Le visage à peine fatigué d’avoir servi tant de sourires. Ce barman : le même. Il eut peur d’en être reconnu, comme si cette voix en l’interpellant devait ressusciter en lui un Bernis mort, un Bernis sans ailes, un Bernis qui ne s’était pas évadé.

Dans plusieurs œuvres de Saint-Exupéry, il y a un relent de mépris mêlé de pitié pour les gens bien rangés dans leur vie bourgeoise et satisfaite. Ces réflexions viennent en contrepoint de l’exaltation des aviateurs qui, unissant leur destin à celui de l’aéropostale, embras(s)ent leur humanité.

L’aviation a tant transformé leurs vies que leur « moi » d’avant est bien mort. Pour eux et leurs camarades, sans doute. Mais pour ceux qui l’ont connus auparavant, il y a continuité entre ce Bernis qui venait au bar deux ans plus tôt et celui qui revient aujourd’hui de ses périlleuses expéditions dans le Sahara.

C’est curieux pourtant comme l’homme qui croit avoir fait peau neuve, s’étant anobli en vol, prend peur en se voyant renvoyé à son image d’antan, comme si l’œil du barman avait le pouvoir de faire surgir de sous la veste en cuir le « Bernis mort ». Le rejet de ce personnage qui était lui l’empêche de savourer son retour.

Je comprends tout à fait Bernis quand il détourne le regard du barman et quand il désespère du décalage entre sa terre imaginée et ce qu’il y trouve réellement :

Il avait craint de trouver les choses différentes et voici qu’il souffrait de les découvrir si semblables. Il n’attendait plus des rencontres, des amitiés qu’un ennui vague. De loin on imagine. Les tendresses, au départ, on les abandonne derrière soi avec une morsure au cœur, mais aussi avec un étrange sentiment de trésor enfoui sous terre.

Finalement, il trouvera une harmonie nouvelle à la source qu’est Geneviève, l’aimée, l’amie, la compagne d’enfance et de souvenirs.


Crédit photo: AttributionNoncommercialNo Derivative Works Michele Molinaro