Impatriation: comment gérer l’angoisse du retour?

Evacuer l’anxiété liée au retour d’expatriation par l’écriture : est-ce possible ?

Lors d’une tribune où il s’adressait à de jeunes étudiants aspirant à devenir écrivains, Ray Bradbury leur donnait le conseil de dresser une liste de 10 choses qu’ils aiment d’une part et de 10 choses qu’ils détestent d’autre part, puis de prendre chacun de ces sujets comme inspiration pour une histoire.

Il leur suggère aussi de se saisir de leurs peurs et de les « tuer » dans l’exercice de l’écriture en mettant en scène leur défaite. La peur est ainsi exorcisée par le truchement de l’imaginaire.

Angoisse sourde du retour

Alors que les détails pratiques du retour se précisent, et que je m’efforce de conserver intact mon enthousiasme, je me heurte à une angoisse sourde que je suis incapable d’exprimer. Je ne veux pas m’avouer que je doute à nouveau de mes capacités d’adaptation car j’ai peur de me laisser envahir par des pensées paralysantes.

Mon mécanisme de défense consiste à ignorer les obstacles pour les affronter plus sereinement quand ils se présentent. Plus je me prépare à y faire face, moins j’ai confiance en moi.

C’est ce qui est en train de se produire : dans l’intervalle entre la décision du retour en France et sa mise en action, les semaines et les mois se hérissent de ronces. J’ai loisir d’imaginer tous les scénarios possibles, dont les scénarios catastrophe. Et si je tombais dans la dépression ? Et si les études que j’ai choisies ne me plaisaient finalement pas ? Et si je regrettais ma décision ? Et si, et si…

A chacune de ces objections, il y a des réponses rationnelles. Je sais que si je suis un jour confrontée à l’une de ces situations, j’aurai en moi les ressources pour trouver des solutions. Pourtant, l’angoisse est bien là, nichée dans un coin, refusant d’être délogée.

Zigouiller mes peurs

Je repense à ce conseil d’écriture de Ray Bradbury : pourquoi ne pas zigouiller mes peurs puisque j’en ai le pouvoir ?

D’abord, quelles sont mes peurs ? En vrac :

  • Peur de manquer d’argent
  • Peur de l’échec dans les études
  • Peur d’être « bloquée » en France
  • Peur de passer à côté de mes rêves
  • Peur d’être phagocytée par la pression sociale et de perdre de vue mes propres objectifs
  • Peur de la solitude

J’ai le goût de faire ce travail thérapeutique de maîtrise du réel par le biais de l’imaginaire. Les mots seront mon viatique contre les démons qui grouillent là-haut dans ma tête.

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Voici la vidéo complète en anglais : An evening with Ray Bradbury (2001)

Six ans de changement

En 2007, je ne savais que confusément ce que j’allais chercher en Asie du sud-est. L’aventure, sans doute, et le défi de se confronter à une autre dimension d’humanité. Six ans plus tard, on me dit transformée : c’était peut-être cela, le but profond de ces vagabondages d’Asie en Afrique.

Je ne saurais dire précisément ce que mes proches voient en moi de transformé. Je ne crois pas avoir fondamentalement changé: je me suis plutôt révélée.

En partant, j’ai voulu laisser derrière moi le carcan qui enserrait mes rêves dans des boîtes de conserve aux rebords coupants comme une lame de rasoir. J’ai limé, limé, limé avec acharnement le couvercle jusqu’à creuser une ouverture assez grande pour m’y faufiler. J’ai bu par goulées avides le soleil qui entrait. Puis, j’ai pris une profonde inspiration, et j’ai bondi hors de ma boîte de conserve.

A l’atterrissage, j’ai récolté quelques bleus au corps. Je les ai à peine remarqués tant le goût de la découverte m’accaparait. J’ai marché vaillamment sans regarder en arrière, ou si peu : je faisais miennes les histoires que j’avais seulement fantasmées jusqu’à présent.

Le billet d’avion en aller simple pour la Malaisie fut la première goutte à laquelle s’ajoutèrent, tour à tour, d’autres petites gouttes, infimes et transparentes, jusqu’à former un ruisseau qui à présent  chevauche gaiement les roches de la vie. Partir découvrir seule un pays dont je ne connaissais presque rien, aussi loin et sans grandes ressources, c’était à l’époque un acte de défiance, une révolution personnelle.

Dans l’avion de Qatar Airlines, j’ai éprouvé un mélange de jubilation et d’anxiété devant l’inconnu. J’étais comme un enfant qui tourne sur soi-même à toute vitesse, les bras écartés, et tombe par terre en riant aux éclats de voir le monde vaciller. « J’ai la tête qui tourne », dit-on pour exprimer ce sentiment grisant accompagné d’un léger malaise. Depuis, j’ai pris beaucoup d’autres vols mais jamais je n’ai retrouvé une tension aussi aiguë entre excitation et doute.

Chaque choix quotidien, chaque expérience, chaque rencontre et chaque conversation, changent imperceptiblement notre façon d’être au monde.  J’ai longtemps cheminé sans me rendre compte à quel point ma vie d’adulte se forgeait loin de la pression d’un modèle de réussite bien cadré auquel j’avais cru être destinée, de la grande école au brillant poste d’ingénieur.

En six ans, j’ai pris plusieurs nouveaux départs. Ce retour en est un autre et l’aventure qui s’annonce reste encore à écrire.

Un petit tour et puis reviens…

Le scénario commence à se préciser : début mai, c’est la date officielle de mon retour aux pénates, au bercail, au pays, en France quoi.

Avant un long voyage, je fais souvent une liste des choses à faire en préparation du départ. C’est un peu pareil maintenant, sauf que la destination est familière.

Ma première grande angoisse était de trouver un nid pour y poser mon sac à dos et mes folles ambitions. C’est maintenant chose faite et un peu de pression s’est envolée.

Je me suis dégoté une chambre de bonne qui, bonheur suprême, se trouve en face d’une grande bibliothèque publique. Je sais que je vais devoir gravir chaque jour des escaliers en colimaçon et partager les chiottes avec des voisins plus ou moins grincheux mais je suis sur un petit nuage.

Les mansardes, les entresols et les gargotes parisiennes me font penser aux poètes qui jadis traînaient leurs savates élimées dans ces mêmes escaliers et composaient avec une maigre soupe dans le ventre, fidèles à leur art malgré la misère. Les toits de Paris sont pour moi hantés par les géants illustres et inconnus.

Je rêve d’écouter du tango, de danser sur la pointe des pieds et de m’écrouler ivre sur le petit clic-clac, les yeux fluorescents.

Je rêve d’écrire au petit matin avec une tasse de café amer fumant à mes côtés.

Je rêve de faire d’interminables promenades à pied dans Paris. J’aurai le nez en l’air et le cou tordu à force d’observer les immeubles. Je rencontrerai peut-être sur mon chemin des crottes de chien. Qu’importe!

Je rêve de passer des heures feutrées entre un livre et un carnet de notes. J’aurai mal à la tête mais je serai comblée.

Mon Paris, je veux l’imaginer comme une vieille amie qu’on retrouve après des années, changée mais toujours aussi belle et volubile.